Tournesols

Tournesols

dimanche 4 mai 2008

Médecin toujours

Le problème quand vous êtes médecin, c'est que tout le monde est concerné par votre activité. Tout le monde a besoin d'un avis, d'un conseil et a des histoires tout à fait extraordinaires à raconter au sujet de la santé.

Dès que vous êtes étudiant en médecine, vous avez droit lors des repas de famille aux récits de l'opération de la prostate du grand-oncle, aux demandes de conseil sur le régime du papy et histoires de grossesse ou d'allaitement de toute la lignée. Et comme vous êtes médecin (ou presque puisque étudiant la médecine), votre parole prend un poids certain. « C'est V. qui l'a dit, il est médecin ! » Bien sûr, les premières années de médecine apprennent un peu de tout, mais pas vraiment de la médecine, seulement la façon dont le corps fonctionne quand il fonctionne et vous n'y connaissez rien en maladie et en traitement qui ne sont abordées qu'au bout de quelques années. Alors le traitement de la sclérose en plaque ou la nutrition du nourrisson diabétique, ça vous dépasse un peu. Du coup, il m'est arrivé, quand les gens ne me connaissaient pas de ne pas dire quel était mon métier, pour pouvoir passer un repas en paix en racontant des conneries.

Ensuite, la médecine devient votre métier, mais aussi votre vie. Il faut avoir vécu le « Y-a-t-il un médecin dans le train…, la salle…, l'avion…» pour comprendre que c'est un des rares métiers ou vous pouvez toujours et n'importe où devenir subitement indispensable. Les dresseurs de puces souffrent beaucoup moins du problème. Vous êtes en vacances, détendu, la tête pleine de soleil et tout à coup vous replongez dans le drame et la souffrance.

Repas au Flunch avec mes filles. Comme d'habitude, l'une d'entre elle veut aller faire pipi. Quand vous avez des filles, vous connaissez toutes les toilettes dans un rayon de cinquante kilomètres autour de chez vous. Je l'accompagne et que vois-je dans les toilettes ? Une personne affalée près du lavabo, franchement palichote et franchement en train de se pâmer. Je reconnais rapidement une hypoglycémie, va chercher sucre, eau et gâteaux et remet la dame sur pied. Ma fille a eu le temps de pisser et nous avons mangé froid.

Retour de la mer, sur une petite route à une vingtaine de kilomètres de mon chez moi. Je découvre au détour d'un virage, deux voitures encore fumantes qui se sont manifestement rencontrées assez brutalement. Pendant que ma femme fait la circulation, je vais voir les victimes, puis j'appelle les secours. Les pompiers arrivent et me voilà en train de poser des perfusions et autres colifichets. Au bout d'un moment je m'inquiète de l'arrivée du médecin du coin et les pompiers me disent : « Nous ne l'avons pas appelé, puisque vous y étiez ! ». Eh ! les mecs ! Je suis en vacances !!

Vous allez chercher votre journal. Vous attendez dans la queue pour payer et Mme Machin qui vous dit : « Ah ! Docteur, puisque je vous vois, je ne veux pas vous déranger, mais pourriez-vous me donner un rendez-vous pour demain ? » ("C'est ça, tu crois que j'ai appris mon agenda par cœur avant de sortir")
« Ah ! Docteur, je ne veux pas vous déranger quand vous buvez votre café, mais avez-vous reçu les résultats des analyses ? » ("Quelles analyses ? Qui c'est ce type ? Je le connais ?")
« Tiens, toi qui est médecin, tu peux me regarder l'épaule avant le match de foot, elle me fait mal depuis trois mois("Toi qui est garagiste, tu peux me faire la vidange de la moto vite fait ?")

Ceux qui me connaissent le savent et je leur dis : « Quand on veut parler au médecin, on va au cabinet médical. La médecine se fait dans un cabinet médical, comme la menuiserie se fait dans un atelier et pas dans une cuisine. »

vendredi 28 mars 2008

Nous sommes nuls !

Vous ne passerez pas la 13e passe. C'est trop dur !
http://www.dailymotion.com/video/x4rmz6

mercredi 19 mars 2008

Creuser le trou en compagnie

Monsieur Jacques est mon patient depuis plus de quinze ans. J’ai soigné sa mère jusqu’à la fin, ça crée des liens. Il vient me voir de temps en temps pour renouveler ses traitements. Il a des petites pathologies, chiantes, mais pas graves. Un psoriasis avec quelques plaques très limitées, une colite qui le fait souffrir de temps en temps et des migraines qui passent avec du paracétamol. Pas un client qui rapporte. Une ou deux consultations par an.

Ce vieux célibataire un peu anxieux ne sait pas trop lire, mais ça ne l’empêche pas d’obtenir de nombreux prix pour l’élevage de ses chevaux. C’est un régal de voir ces colosses sortir de la brume, les naseaux fumants, la robe luisante et la crinière blonde.

Mais voilà, il a trouvé une compagne. Qui lui ressemble étrangement d’ailleurs. La première fois que je les ai vus ensemble, j’ai cru que c’était sa sœur. La gaffe !

Et elle s’occupe de sa santé.

Alors, ces maux de tête, ça l’inquiète. Ils ont voulu aller voir le neurologue. Qui a proposé une batterie d’examens et, à ma grande colère, un traitement de fond de sa migraine. Ça n’a pas raté, le traitement a été très mal supporté, il a fallu faire d’autres examens et prendre d’autres traitements. Le psoriasis a été vu par un dermato qui a bien sûr indiqué un traitement qui ne change rien, mais bon, c’est le dermato. Et je reçois aujourd’hui la lettre de l’ophtalmo qui conclue que ses troubles visuels sont dus à ses migraines, ce que je savais depuis plus de quinze ans. Et elle propose de l’envoyer à la consultation « migraine » de l’hôpital universitaire de la ville voisine.

À suivre.

Mme Marie s’est tordu le genou en tombant. Elle vient me voir le soir parce que son genou "la lâche". J’examine le genou. Pas grand-chose. Je lui dis de patienter quelques jours et de voir. Son mari voudrait bien une radio, mais je lui explique que la radio ne voit que les os et que, s’il y a quelque chose ce n’est pas osseux.

Quelques jours plus tard, je la revois. Son genou a toujours tendance à lâcher. Je l’examine à nouveau et je la fais examiner par mon interne. Toujours pas grand-chose. Le mari veut savoir ce qu’elle a et veut une IRM. J’essaye d’expliquer que l’examen par DEUX médecins élimine un truc grave et que de toute façon, quel que soit le résultat de l’IRM, nous ne ferons rien de plus.
Rien à faire et je finis par prescrire. Donc IRM faite quinze jours plus tard qui montre des lésions ligamentaires bénignes. Le radiologue recommande une consultation chirurgicale. Je reçois la lettre aujourd’hui me disant qu’il n’y a rien à faire.

Au fait, Mme Marie ne se plaint plus de son genou depuis plus d’une semaine.

Comment faire pour ne pas faire !

mercredi 27 février 2008

Dépression chez les anti-dépresseurs

Une étude anglaise reprenant toutes les études faites sur les antidépresseurs (Prozac®, Déroxat®, etc.) arrive à la conclusion que ces médicaments ne sont pas vraiment efficaces pour les dépressions légères. C’est d’ailleurs ce que dit depuis longtemps notre Afssaps. Mais à quoi servent-ils donc ?

Nous savons déjà qu’ils provoquent d’avantage de suicide chez l’adolescent et l’adulte jeune (avant 24 ans). Ils n’ont jamais démontré qu’ils diminuaient le nombre de suicide chez les autres. Il est facile de constater que l’augmentation, que dis-je, la multiplication des prescriptions n’a pas amené une diminution du nombre de suicidés, que ce soit en France ou ailleurs.

Par contre, ils soulagent les gens en diminuant la souffrance terrible des dépressifs sévères. C’est déjà pas mal. Mais ce n’est pas une raison pour les prescrire dès la plus petite « déprime ».

Nous n’avons plus le droit d’être triste ?

mercredi 13 février 2008

Téléphone en folie

Cette semaine, j’ai eu quelques coups de téléphone un peu inhabituels.
« Allô ! Vous reste-t-il des tractopelles en location pour le mois prochain ? »
Il devait croire que je m’en servais pour déboucher les oreilles ou creuser le trou de la Sécu.

« Docteur, mon mari est hospitalisé dans votre service et on ne veut pas lui installer le téléphone ! »
« Il suffit de le demander pour qu’on lui branche une ligne ! »
« Oui, mais il ne le demande pas et je ne peux pas lui téléphoner pour lui dire de le demander ! »
Nos professeurs d’université ne nous ont pas appris à résoudre ce genre de problème.

« Docteur, il me faudrait l’adresse de l’association de défense des diabétiques. »
???
« Vous comprenez, la voisine ne fait rien que m’embêter et vient me harceler dans ma vigne, alors j’aimerais me faire défendre par cette association. »
Il m’a fallu un petit moment pour le convaincre que ce genre d’association n’existait pas. Que l’association des diabétiques s’occupait plutôt du diabète que du harcèlement des voisines.

« Allô ! L’abattoir ? »
« J’espère que vous vous êtes trompé de numéro !!! »

Je hais le téléphone qui permet à n’importe qui, pour n’importe quoi, de m’interrompre au milieu de mon travail.

Une fois lors d’un remplacement :
« Allô, Docteur ! J’aimerais savoir si le Crédit Agricole, en face, il est ouvert ! »

mardi 5 février 2008

Vous pouvez vous rhabillez

« Vous pouvez vous rhabiller ! »
Cette petite phrase anodine est souvent le début d'un long intermède plus ou moins cocasse. Si le déshabillage est parfois long et pénible, le rhabillage est souvent interminable.

Les hommes, en particulier ont le chic pour venir chez le médecin avec des chemises raides neuves avec de tout petits boutons, plein de tout petits boutons. Avec de gros et vieux doigts d'agriculteurs, c'est sportif. Surtout le dernier bouton du col. C'est qu'il faut TOUS les boutonner, boutons des manchettes compris.

Un de mes patients met sept minutes pour se rhabiller. C'est inéluctable, inévitable et incompressible. C'est toujours sept minutes. J'ai bien essayé de l'aider, mais ça le perturbe. Il s'est déshabillé avec méthode, ne gardant que son maillot de corps et son pantalon dégrafé. Il commence par enfiler sa chemise ; un bras, puis l'autre bras, puis il attaque les boutons. Pendant ce temps, je fais autre chose. Je classe mon courrier, je lis quelques blogues. J'ai essayé de lui parler, mais dans ce cas IL S'ARRETE. Je le surveille du coin de l'œil pour éviter qu'il ne s'aperçoive en fin de boutonnage qu'il a tout décalé d'un cran et qu'il faut tout reprendre à zéro.
La chemise boutonnée est rentrée laborieusement dans le pantalon, la ceinture doit être bien sûr serrée à bloc. Le pull over est un peu plus facile à enfiler. Il met alors sa veste, fouille dans la poche intérieure pour sortir son chéquier, sort son stylo d'une deuxième poche et compose son chèque avec application. Il y a tout : la date, le nom complet du Docteur, tout. Puis il plie l'ordonnance que je viens de lui faire,… en quatre, et essaye de la rentrer dans une poche extérieure de la veste qui n'a manifestement pas été conçue assez grande. Il insiste et après quelques contorsions arrive à la faire rentrer. Il remet son chèque dans sa poche intérieure, referme sa veste qui a aussi son lot de boutons, puis ajuste la ceinture qui serre la taille de cette fichue veste. Et là, enfin, il peut sortir du cabinet. Sept minutes ! Pour un striptease de Carla Bruni, c'est court, pour le rhabillage d'un monsieur, c'est très très long.

Et il pourrait avoir un chapeau !

lundi 28 janvier 2008

Une touche de Destouches sur le paiement à l'acte

“La médecine, c’est ingrat. Quand on se fait honorer par les riches, on a l’air d’un larbin, par les pauvres on a tout du voleur. Des “honoraires” ? En voilà un mot ! Ils n’en ont déjà pas assez pour bouffer et aller au cinéma les malades, faut-il encore leur en prendre du pognon pour faire des “honoraires” avec ? Surtout dans le moment juste où ils tournent de l’œil. C’est pas commode. On laisse aller. Et on coule.”

Céline L.-F. “Voyage au bout de la nuit” - Gallimard 1932